Les pensées


Quel genre d'idées nous trotte dans la tête du matin au soir ?

Voici un article paru en juillet 2017 dans le magazine Sciences Humaines n°294 et écrit par Jean-François Dortier qui va nous l'expliquer.

Le «courant de conscience» est fait d'une série continue d'anticipations, fantasmes, rêveries et préoccupations, que quelques recherches commencent tout juste à décrypter.
Des psychologues ont tenté de calculer le nombre de petites séquences d'idées qui défilent du matin au soir. Ils sont parvenus, à raison de cinq secondes par séquence, à un total de 4 000 par jour.

Le flux de conscience
Le psychologue William James avait nommé « courant de conscience » ce flot incessant d'idées et d'impressions qui défilent dans nos têtes tout la journée. Nous y trouvons en vrac souvenirs, anticipations, petits calculs et grands projets, rêverie vagabonde et sombres ruminations.

Ce tissu de la pensée ordinaire a selon, William James quatre caractéristiques.
1. Cette conscience est personnelle. Elle est propre à chacun, singulière et incommunicable. Cette «conscience intime» donne à chacun le sentiment de vivre dans une bulle.
2. Les états changent constamment. À l'intérieur de chaque conscience personnelle, la pensée est en mouvement permanent et passe par différents états.
3. Ce mouvement est un flot continu, comme une rivière qui suit son cours. « Voilà pourquoi, note W. James, nous l'appellerons le courant de pensée, de conscience ou de vie subjective. »
4. Cette conscience est sélective et subjective. Elle se focalise tour à tour sur certains objets au détriment d'autres. Les pensées y sont souvent vagues, globales et imprécises. Le flot de conscience n'est pas fait d'idées claires et précises. D'où la difficulté de l'introspection qui peut saisir les pensées au vol, mais a du mal à les expliciter et transcrire.

De quoi tout ce fatras d'idées qui se bousculent dans nos têtes est-il fait ?

Fantasmagories : la liste de mes envies
Un premier type de pensées intérieures se rapporte à nos désirs et à nos peurs. 
Toutes les envies et dépendances psychologiques (du sucre à l'alcool, de la course à pied à la consultation des mails) produisent des images intrusives qui surgissent spontanément à l'esprit.
Le ressentiment, comme toutes les passions tristes (colère, tristesse, haine, jalousie), est un puissant ressort des pensées intérieures.

Notre vie fantasmatique s'alimente de toutes les pulsions humaines. Les fantasmes Ă©rotiques et sentimentaux font partie de la gamme des pulsions quotidiennes.

Des fantasmes au rôle actif et créateur
Pour Freud, les fantasmes (sexuels, agressifs) ont avant tout une fonction cathartique : ils permettent de réaliser dans le monde imaginaire les désirs refoulés du sujet. 
Cette vision « compensatrice » des fantasmes n'est plus forcément partagée par tous les psychanalystes. Pour la Britannique Ethel Person, aux côtés des fantasmes qui ont une fonction sublimatoire (désir de vengeance) ou cathartique (comme les fantasmes sexuels), d'autres jouent un rôle actif et créateur. « L'imagination est le principal outil adaptatif de l'humanité. Sans elle, nous ne pourrions ni concevoir que notre inconfort présent ou nos privations actuelles ne sont pas forcément immuables, ni planifier des actes futurs (Voyage au pays des fantasmes, 1998). »
Nos vies imaginaires sont faites d'espoirs (de vie meilleure) et de craintes de chute et de déclassement. Mais, à côté de ces fantasmagories, une partie notable de ruminations mentales portent sur des préoccupations beaucoup plus concrètes (de la «to do list» qui mobilise l'esprit à longueur de journée, que nous pouvons nommer les préoccupations ordinaires).

De multiples sollicitations Ă  une surcharge mentale
Dans le monde ordinaire, il est vrai que les méditations métaphysiques tiennent moins de place que les préoccupations ordinaires.
Passé un certain seuil, les multiples sollicitations conduisent à une « surcharge mentale » associée à un syndrome de fatigue chronique et à un sentiment d'oppression.
La façon dont le cerveau gère et planifie ses activités reste méconnue. Une chose est sûre : il ne procède pas à la manière d'un ordinateur qui exécute les tâches avec ordre et méthode. Le cerveau procède par alertes. Il envoie des messages multiples.

Tous les calculs et les tâches à effectuer sollicitent la mémoire de travail (une partie du cerveau située dans l'aire frontale et qui est responsable des tâches complexes) ; mais la planification  brasse aussi des souvenirs passées. Toute anticipation se nourrit des expériences du passé. Les préoccupations de l'avenir ne se résument ni à une série de calculs prospectifs ni à un remue-ménage d'affects. 
Les pensées intérieures sont un mélange fait de souvenirs, d'anticipations, de calculs, de messages d'alerte, de joies anticipées, de pointes d'inquiétude et de pincements au c?ur.

RĂŞveries vagabondes
Entre les fantasmes et les calculs, il y a place pour un troisième type de pensées vagabondes : la rêverie. 
L'approche expérimentale du day-dream mise au point par les psychologues contemporains donne une idée de la rêverie quotidienne du quidam moyen. 
À quoi pense, par exemple, un coureur à pied en train de s'entraîner ?
Au fil des kilomètres, les sujets défilent : ruminations ordinaires liées au travail, petit film intérieur où l'on s'imagine en champion remportant des victoires, pensées focalisées sur sa course (« attention, là je vais trop vite »), impressions physiques («j'ai soif», «j'ai mal à la cuisse»), suivies d'encouragements («aller tiens bon !»), ou de jugements sur l'environnement (« j'aime bien ce chemin », ou « qu'est-ce c'est moche par ici »).

Ă€ quoi tout cela rime-t-il ?
A quoi sert ce film intérieur qui tourne en permanence ? 
Les psychologues du mind wandering (promenade mentale) sont parvenus à la conclusion que le flux de conscience qui apparaît comme une déambulation désordonnée participe activement à la mémorisation, la résolution de problèmes et l'imagination créative.

Les pensées sont nécessaires aux humains pour transformer leurs besoins en buts, analyser les situations, produire des jugements, faire des choix, définir des projets, élaborer des scénarios, orienter leurs actions et planifier leurs vies. Elles les traduisent en souhaits, aspirations, envies, inquiétudes. Si les délibérations intérieures prennent tant de place, c'est que la plupart de nos actions ne peuvent être pilotées de façon automatique.

La prolifération des pensées intérieures révèle en fait un mode de fonctionnement de la pensée humaine qui fonctionne moins à la manière d'une machine programmée que d'un système vivant.
Les pensées sont comme les graines des plantes, le pollen des arbres : elles se dispersent dans tous les sens. Ce mode de résolution de problème n'a rien du programme rigoureux et produit des résultats aléatoires, hypothétiques et approximatifs et souvent inopérants. Mais cette démarche a aussi ses avantages : elle est plus créative que le plus sophistiqué des algorithmes. Car elle permet d'explorer des pistes nouvelles, de trouver des solutions inattendues. Ce mode de fonctionnement est brouillon, coûteux, mais très inventif. C'est ainsi que l'esprit innove, imagine et crée.